Egypte

Mercredi 16 février 2011 3 16 /02 /Fév /2011 15:13

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Les comptes rendus des dernières heures du régime d’Hosni Moubarak suggèrent que l’armée s’est décidée à confisquer le pouvoir le 11 février ; le discours du Raïs, prononcé la veille, attestant que son auteur avait, influencé par l’obstination de son fil Gamal, perdu tout sens des réalités.

 

Les forces armées étaient dès lors convaincues que ni Moubarak, agrippé au pouvoir, ni le vice-président Omar Souleymane, malgré de tardives promesses de réforme, n’étaient capables de mettre un terme à la révolte. Face à la menace du chaos, à la dégradation des conditions économiques, à l’incapacité du régime à répondre aux aspirations de la population, l’armée a opéré le choix d’un retour au régime nassérien de 1952.  

 

Le rendez-vous manqué du 10 février, au moment où les espoirs de démission de Moubarak furent dissipés et que les négociations de Souleymane avec l’opposition eurent avorté, avait conduit le Conseil suprême des forces armées à se réunir –hors la présence de son président, Moubarak- pour émettre un premier communiqué, marque traditionnelle des coups d’Etat dans le monde arabe, annonçant son « soutien aux demandes légitimes de la population » . La résolution de la crise ne pouvait déjà plus à cette date survenir dans le cadre figé du régime et en recourant à ses procédés traditionnels : la dévolution des pouvoirs présidentiels à un cacique du régime. Se pose désormais la question des intentions du Conseil suprême des forces armées sur le long terme et de la nature de ses ambitions.

 

L’armée a, certes, fait le choix d’un retour aux sources de 1952, solution antidémocratique, mais elle a également promis, c’est une différence de taille avec le coup d’Etat des Officiers libres, l’instauration de la démocratie dans un délai de six mois. En l’occurrence, le modèle final, si la promesse est tenue, sera un retour au système constitutionnel de 1923, concession des occupants britanniques aux révolutionnaires de 1919. 

 

A la différence de 1952, l’armée manque de leviers pour confisquer indéfiniment le pouvoir et il lui sera, en tout cas,  plus malaisé d’entretenir l’illusion du changement tout en maintenant intactes les structures d’un régime autoritaire et militaire comme ce fut le cas de 1952 à 2011. L’armée n’a pas eu l’initiative de la révolte, elle n’est intervenue qu’à la suite d’un mouvement de protestation auquel elle était étrangère. A la différence des Officiers libres, dont la légitimité reposait sur le renversement de la monarchie, la lutte contre la corruption, la mise à bas d’un système parlementaire inefficace puis l’éviction des Britanniques, le Conseil suprême est dépourvu de l’actif qui a permis au régime nassérien d’imposer unilatéralement son seul agenda, sous couvert de poursuivre la Révolution, et de simuler des réformes démocratiques tout en perpétuant un régime militaire.

 

Même si la solution transitoire de la confiscation du pouvoir par une junte militaire satisfait l’armée, au premier titre évidemment, mais également la société civile et les partis de l’opposition au régime de Moubarak ; la suspicion des acteurs de la révolte à l’égard du Conseil suprême peut légitimement être éveillée. L’armée, si elle a fait le choix final d’accompagner la contestation plutôt que de soutenir Moubarak, n’en est pas moins un des piliers de l’ancien régime et sa hiérarchie a toujours été proche de Moubarak. Les frictions sont inévitables entre une génération âgée, probablement rétive à céder les prérogatives du pouvoir au moment où la population l’exigera, et une génération montante qui n’est pas encore prête à l’exercer : en 1952, Nasser était âgé de 34 ans ; l’actuel chef de la junte, le maréchal Tantawi, en a 75.

 

Les artisans de la « Révolution du Nil » peuvent craindre que l’armée, même si elle rend le pouvoir à un gouvernement civil à l’issue de la période de transition, s’attache à perpétuer ou façonne à sa mesure un système politique destiné à maintenir ses privilèges et à la conforter dans son rôle d’ultime recours pour la survie du nouveau régime; maintienne l’orientation pro-américaine de la politique étrangère et  dresse des obstacles face à toute dénonciation des accords de paix avec Israël. Les aspirations de la population sont sans doute différentes, c’est notamment le cas de l’électorat islamiste à l’égard du traité de paix avec Israël, ou de la classe moyenne dont les revendications sociales et économiques ne s’essouffleront pas en l’absence d’un vaste plan de réformes économiques, y compris au détriment des intérêts financiers de l’armée.

 

Les communiqués diffusés par le Conseil suprême et l’attitude de son chef, le maréchal Tantawi, pointent dans la bonne direction : dissolution des deux chambres du Parlement, révision de la Constitution, promesse d’assurer l’autorité de l’Etat pour une durée limitée à six mois, organisation d’élections législatives et présidentielle, levée de l’état d’urgence. De par leur contenu, les communiqués du Conseil suprême s’apparentent singulièrement aux derniers engagements pris par Moubarak et Souleymane; la différence tient probablement à ce que les promesses des militaires sont perçues comme plus crédibles. L’armée doit désormais les traduire en actes, ce qu’elle a commencé à faire, et doit surtout clarifier certains détails occultés par le laconisme de ses communiqués :

 

- la fin du mandat du dernier gouvernement nommé par Moubarak le 29 janvier, celui d’Ahmed Chafiq. Un remaniement devrait intervenir dans les jours prochains mais il n’est pas certain qu’il suffise à satisfaire les exigences des partis d’opposition qui préféreraient un cabinet de technocrates dépourvu de responsables issus de l’ancien régime.

 

- le séquençage et la date des élections générales et présidentielle n’est pas connu ;  

 

- qui assure la réalité du pouvoir exécutif : le cabinet en affaires courantes ou le Conseil suprême dont la vingtaine de membres sont majoritairement des inconnus, à l’exception de Tantawi (commandant suprême, ministre de la défense et de la production militaire) ;  Mohsen al Fangari (préposé à la lecture des communiqués) ; Sami Enan (chef d’état-major des armées) ; Abdel-Aziz Saïf Ad-Dine (défense aérienne) ; Rida Hafez Mohammed (armée de l’air). L’ex-vice-président Souleymane, quant à lui, n’est pas apparu en public depuis qu’il a annoncé  la démission de Moubarak.

 

La population exige plus et plus vite : la libération des prisonniers politiques et des émeutiers emprisonnés pendant la révolte et surtout la levée de l’état d’urgence, artifice législatif qui avait permis à Moubarak de réprimer toute contestation.

 

Des mesures ont certes été prises : la commission chargée de réviser des articles de la Constitution a été formée le 15 février sous la direction de Tareq al Bishri, un juge administratif à la retraite (conseil d’Etat). Elle devra rendre d’ici dix jours ses propositions d’amendement portant sur six articles : 76 (conditions de candidature à l’élection présidentielle) ; 77 (nombre de mandats du président de la République) ; 88 (contrôle judiciaire des élections) ; 179 (restrictions des libertés au titre de la lutte contre le terrorisme) ; 189 (conditions de révision de la Constitution). Les demandes des formations politiques nouvelles portaient pourtant sur l’adoption d’une nouvelle Constitution instaurant une République parlementaire fondée sur la séparation des pouvoirs et l’encadrement des prérogatives présidentielles, plutôt que sur le simple dépoussiérage de la Constitution de 1971 taillée sur mesure pour Sadate, puis Moubarak.

 

En suspendant, sans l’abolir, une Constitution décriée dont seuls quelques articles seront amendés, le Conseil suprême traduit ainsi son inexpérience politique et sans doute les limites de ses aptitudes à exercer le pouvoir pendant la période de transition. Tenus à l’écart du débat politique par Sadate puis Moubarak, les généraux n’ont en effet pas d’expérience dans ce domaine ; ce qu’illustrent leurs communiqués succincts, rares et peu explicites.

 

Malheureusement, face à eux, l’opposition est morcelée, pratiquement inorganisée, unie tant qu’il s’agissait de renverser le régime Moubarak  et incapable dans l’immédiat d’assurer la conduite des affaires de l’Etat. La transition ne sera en conséquence pas une phase facile et dans l’immédiat le coup d’Etat militaire est paradoxalement la situation la mieux adaptée à la situation politique actuelle. Le risque étant que, par facilité ou ambition, l’armée se laisse aller à une dérive autoritaire au seul prétexte d’éviter le désordre et la faillite économique et que la société civile et les formations politiques issues de la Révolution tardent à exercer la pression nécessaire pour que l’armée s’éclipse du domaine politique. A cet égard, l’histoire de la Turquie renseigne sur la difficulté d’évincer l’armée du processus  politique : cinquante années auront été nécessaires du coup d’Etat de 1960 aux réformes de 2010.

 

 

 

 

  

 

 

 

 

Par Abou Anaïs - Publié dans : Egypte
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Vendredi 4 février 2011 5 04 /02 /Fév /2011 15:31

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Depuis le début de la révolte égyptienne, l’armée, véritable ossature d’un régime issu du coup d’Etat militaire de 1952, a envoyé des signaux contradictoires sur la nature de ses affinités électives : neutre, partisane des contestataires, attachée à la survie du régime, planche de survie du dernier gouvernement Moubarak mais ouverte au dialogue avec l’opposition… Le flou qui entoure ses intentions réelles lui permet  de se poser en acteur de premier plan dans le dénouement de la crise, probablement de prétendre au rôle d’arbitre au moment où s’engage la transition politique et, en tout cas, de préserver ses intérêts.

Dans un communiqué daté du 31 janvier, l’armée reconnaissait le droit légitime de la population à la liberté d’expression et annonçait qu’elle ne recourrait pas à la force contre les manifestants. Dès le 28 janvier, l’armée de terre, dont les chars se déployaient dans les rues du Caire, avait affiché sa neutralité, gagnant ainsi le soutien des protestataires. L’armée s’est ensuite substituée aux forces de sécurité intérieure et de maintien de l’ordre pour éviter une situation chaotique. Cette neutralité a pu être hâtivement qualifiée de soutien de l’armée au mouvement révolutionnaire. L’attitude des forces armées, les jours suivants, conduira à nuancer cette perception. D’autant que c’est l’action préventive des forces armées qui a permis de mettre un terme aux attaques contre les bâtiments gouvernementaux, assurant ainsi la continuité des institutions du régime Moubarak.

Le 2 février, alors que des partisans du chef de l’Etat, abusivement qualifiés de pro-Moubarak puisqu’il s’agit de nervis à la solde du régime, les baltagiya, s’attaquaient violemment aux manifestants rassemblés sur Midan Tharir, l’armée n’a pas bougé, n’a pas empêché les « contre-révolutionnaires » d’accéder à la place et n’a pas protégé les manifestants de ce déferlement de violence.

En définitive, la prudente distanciation de l’armée lui a surtout permis de se préserver elle-même, de maintenir son influence intacte et de se parer des atours du « faiseur de roi » susceptible de dénouer la crise, d’amorcer une transition dont l’avenir jugera si elle est « lisse » ou si elle s’apparente à un coup d’état militaire.

L’armée égyptienne semble se complaire dans son rôle consensuel, mais il devient urgent qu’elle se prononce et nécessaire qu’elle s’immisce sur le terrain politique, ce qu’elle n’a jamais fait jusqu’ici. Le dernier rempart du pays a certes réussi à imposer ses hommes à la tête de l’exécutif : Omar Souleiman, vice-président, ancien chef des services de renseignements extérieurs (al-moukhabarat), qui n’est pas à proprement parler un service de l’armée,  et Ahmed Chafiq, un ancien chef d’état-major de l’armée de l’air devenu chef du gouvernement, mais cela ne suffira pas à contenter la rue et à rassurer  l’opinion internationale en l’absence d’une prise de position ferme.

L’armée égyptienne (al-geish) compte plus de 450 0000 personnels actifs, et quasi-autant de réservistes, répartis entre l’armée de terre, la composante la plus importante ; les forces aériennes, l’élite de l’armée dont est issue Moubarak ; la défense aérienne et la marine.  Tous les présidents égyptiens depuis l’indépendance en sont issus ; l’exécutif actuel compte de nombreux généraux : chef de l’Etat,  vice-président, chef du gouvernement, vice-premier ministre, ministre de la défense.

Depuis la révolte des Officiers libres de 1952, les forces armées, en particulier l’armée de terre, jouent un rôle de premier plan dans les domaines des institutions, de l’aide sociale et des activités économiques. Symbole de l’unité nationale, respectée depuis la guerre de 1967 et 1973, l’armée est investie d’une mission classique de défense contre une agression extérieure –même si elle n’a plus d’ennemis depuis les accords de paix de Camp David – et de préservation du régime, même si elle laisse la « basse besogne » répressive à la police.

Privée d’une partie de sa finalité régalienne depuis les accords de paix avec Israël, l’armée égyptienne a développé des activités économiques très lucratives et des oeuvres sociales qui l’ont rendue proche de la population. Pour prix des relations désormais pacifiques avec l’Etat hébreu, l’administration américaine octroie 1.3 milliardsde dollars/an aux forces armées égyptiennes. Elles ont ainsi pu s’équiper, édifier un vaste complexe militaro-industriel et diversifier leurs activités lucratives dans le BTP, l’agroalimentaire, la distribution, le secteur hospitalier, le tourisme… Outre son rôle historique dans l’indépendance du pays, l’armée fonde sa popularité sur son accompagnement social de la population : fourniture de nourriture en période de disette ou de hausse des prix et autres œuvres sociales. De plus, contrairement à la police et aux services de sécurité intérieure, elle ne s’est jamais sali les mains dans la répression des opposants au régime.

Institution stable et très puissante, l’armée, dont Sadate et Moubarak craignaient qu’elle puisse devenir un réservoir de généraux capables de se poser en rivaux, n’a jamais été autorisée à s’ingérer dans le débat politique. Ses rares interventions en temps de crise, surtout sur réquisition pour le maintien de l’ordre public, lui ont par contre permis de crédibiliser son image de garant des intérêts de l’Egypte quand la police était stigmatisée comme l’instrument de la survie d’un régime honni.

Longtemps privée d’influence sur les affaires politiques intérieures, l’armée à su tirer profit de la crise pour faire valoir ses intérêts. Les nominations de Souleiman et Chafiq, le 29 janvier, se sont ainsi traduites par l’éviction du gouvernement de tous les proches de Gamal Moubarak, dont les ambitions politiques sont désormais réduites à néant ; un groupe d’affairistes « néolibéraux », acteurs d’une libéralisation économique, qui a singulièrement appauvri la classe moyenne, et partisans de privatisations massives menaçant directement l’empire économique et financier des forces armées.

Institution secrète, repliée sur elle-même, habituée à régler ses problèmes internes à huis clos, l’armée est difficilement prévisible dans ses desseins et peu lisible sur les divergences qui peuvent opposer ses responsables. La fidélité au régime de ses différentes composantes n’a ainsi  rien d’homogène.  La Garde présidentielle et l’armée de l’air se sont montrées fidèles à Moubarak : le  28 janvier des avions de chasse survolaient à basse altitude les manifestants et la Garde repoussait les manifestants à l’assaut du bâtiment de la télévision ; tandis que l’armée de terre s’interposait entre la police et les manifestants et que le 30 janvier, le chef des armées, le maréchal Tantawi, apparaissait manifester son soutien aux protestataires.

La réaction de la haute hiérarchie militaire, outre son appréhension pour le risque de chaos et d’anarchie,  sera influencée par ses prévisions sur la physionomie du prochain régime ; elle sera ainsi plus rétive à faciliter la transition dans la perspective d’une montée en puissance des Frères musulmans que devant le succès d’une opposition laïque.  Les islamistes ont déjà anticipé en déclarant que le chef d’état-major de l’armée de terre, Sami Annan, ferait un excellent successeur à Moubarak. L’agenda de l’armée sera également influencé par des considérations externes : un soutien trop appuyé et trop durable à Moubarak pourrait en effet la priver des subsides de Washington et des bénéfices de relations solides avec l’armée américaine

L’armée égyptienne n’ignore pas qu’elle se trouve à un tournant de son histoire et mesure probablement les risques qui pèsent sur elle au plan intérieur en cas de changement de régime qu’elle n’aurait pas suffisamment accompagné, provoqué ou  assumé pour son propre profit :  perdre son influence et ses avantages économiques et se trouver engagée dans des querelles partisanes.  Elle sait également qu’elle peut à elle seule dénouer rapidement une crise qui menace la stabilité du pays et qu’elle demeure l’institution la plus légitime pour garantir que la transition s’opère dans les conditions les plus saines possibles.

Par Abou Anaïs - Publié dans : Egypte
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