Tunisie

Jeudi 27 janvier 2011 4 27 /01 /Jan /2011 12:16

 

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Au titre des conséquences immédiates du renversement du régime Ben Ali et de l’impératif absolu pour un gouvernement déjà contesté de promouvoir l’unité nationale, le nouvel exécutif tunisien a promis la légalisation des partis politiques jusqu’ici interdits ; l’organisation d’élections libres dans un délai de 6 mois ; l’élargissement des prisonniers politiques et le retour des exilés politiques en Tunisie.

Dans ce contexte, l’opposant islamiste tunisien le plus emblématique : Rached Al-Ghannouchi, chef du parti al-Nahda (La Renaissance), formation politique interdite en 1989,  a annoncé son prochain retour à Tunis après une période d’exil de 20 ans à Londres. Frappé d’une condamnation à la prison à vie, il devra néanmoins, semble-t-il,  attendre le vote d’une loi d’amnistie.

Son retour, aux côtés d’autres proscrits islamistes, soulève de nombreuses interrogations sur leurs intentions, réelles ou supposées,  de profiter de l’instabilité politique post-dictatoriale pour s’imposer et il réveille de vieux fantasmes sur leur « tentation putschiste » et leur volonté d’imposer un Etat islamique.

 

La politique répressive des autorités tunisiennes, sous Bourguiba et Ben Ali, contre les formations islamistes a éradiqué toute forme d’opposition islamiste et s’est traduite par une dérive dictatoriale du régime nuisible à toute autre forme d’opposition

Ce n’est qu’à la suite de leurs premiers succès électoraux en Algérie et en Tunisie, au début des années 90, que les partis islamistes sont perçus comme une véritable opposition aux régimes maghrébins. Jusqu’ici, la menace la plus acerbe émanait des partis de la gauche radicale et des mouvements syndicaux ou estudiantins.

L’identification de cette menace potentielle s’est traduite par la définition et la mise en œuvre de stratégies totalement  différentes au Maroc, en Algérie et en Tunisie. Alors que les deux premiers Etats ont tenté d’affaiblir l’opposition islamiste, notamment en l’intégrant au jeu politique, en la divisant, en la concurrençant sur le terrain religieux ou en la vassalisant au Palais, la Tunisie a fait le choix de l’éradication.

Habib Bourguiba, porteur d’un projet de société destiné à fonder un Etat séculier, a perçu, comme le fit auparavant Mustafa Kemal Atatürk, les islamistes comme une menace directe contre les fondements de l’Etat nouvellement indépendant et les a, en conséquence, bannis du système politique.

A l’exception d’un bref intermède consécutif à la déposition en 1987 de Bourguiba par Ben Ali, lapse de temps durant lequel les islamistes rassemblés au sein du Mouvement de la Tendance islamiste (MTI) ont été invités à s’impliquer dans la vie politique, la répression a rapidement repris ses droits dès 1990, en raison des performances électorales de candidats islamistes indépendants qui remportèrent 30% des suffrages à Tunis lors des élections législatives de 1989, et par peur d’un « scénario algérien » . Le MTI rebaptisé al-Nahda fut interdit ; ses militants et dirigeants, arrêtés,  incarcérés ou contraints à l’exil.

Pour éliminer les ferments de contestation propices au développement de l’islamisme en Tunisie, Ben Ali a mis en œuvre un vaste plan de développement économique fondé sur le credo : « pas de sécurité sans développement, ni de développement sans sécurité ». Dans le même temps, la répression engagée contre al-Nahda s’est soldée par la restriction des libertés individuelles et politiques qui a collatéralement affecté l’opposition laïque (marxiste, communiste, nationaliste, libérale) et conduit le régime à une dérive dictatoriale, scellant ainsi les derniers espoirs de libéralisation.

La lutte contre l’islamisme a pu servir de prétexte pour justifier  l’autoritarisme du régime ou bien, à l’inverse, la perception d’un véritable danger islamiste a-t-elle contraint le régime à se radicaliser, sans doute les deux. Quoi qu’il en soit, « sous les yeux de l’Occident »,  l’exclusion des islamistes du jeu politique a définitivement fermé la voie à toute perspective de libéralisation. Certes, l’exemple algérien de 1991, où une expérience libérale s’est conclue par une guerre civile et un durcissement du régime, illustre le caractère périlleux de l’exercice ; mais le régime tunisien n’a même pas essayé alors que la menace islamiste était d’une ampleur moindre.

 

Les islamistes ont ainsi été de facto absents de l’épisode révolutionnaire de janvier 2011 et leur non-participation a sans doute facilité le dénouement favorable de la révolte populaire

Les islamistes tunisiens ne revendiquent aucun rôle dans l’organisation et la conduite de la révolte qui a jeté à terre le régime de Ben Ali. De fait, la plupart de leurs dirigeants étaient exilés, emprisonnés ou, pour les plus progressistes d’entre eux, ralliés à une coalition politique hétéroclite légale, le Parti Démocratique Progressiste (PDP), rassemblant laïcs, marxistes, islamistes et nationalistes arabes.

Le mouvement d’opposition qui a provoqué ce changement de régime peut-être qualifiée de séculariste. En conséquence, la révolte, dépourvue de message religieux, ne portait pas en elle le risque de l’effondrement du modèle étatique tunisien fondé sur le sécularisme et le nationalisme.

Il est probable qu’en présence d’une menace islamiste avérée, le régime de Ben Ali se soit montré plus inflexible puisqu’il n’aurait pas simplement dû lutter pour sa survie, mais également pour la préservation du modèle de l’Etat séculier. A cet égard, l’attitude des forces armées, rétives à une répression intensive puis « garantes de la Révolution », peut se comprendre dans des circonstances où le risque d’un basculement vers un régime islamiste n’existait pas.

Pour élargir le propos, à l’inverse de l’exemple tunisien, d’autres Etats arabes, où la menace islamiste est réelle et la tradition séculariste moins diffuse, seront tentés de gérer une éventuelle révolte autrement que Ben Ali en se montrant probablement plus déterminés à conserver le pouvoir et, sans doute, plus violents.

 

Malgré la répression, les islamistes peuvent miser sur leur influence latente en Tunisie

Longtemps exclus de la scène publique tunisienne, les islamistes inscrivent, pour l’heure, leur comportement dans la retenue : pas de tentative de confiscation du mouvement de révolte, pas de déclarations trop péremptoires ; rien qui puisse inquiéter une population nouvellement libérée. 

Malgré leur longue absence de la vie politique tunisienne, les islamistes comptent très certainement toujours de très nombreux partisans au sein d’une partie de la population, croyante, avide des solutions qu’ils pourraient apporter à la dégradation de leurs conditions de vie et inquiète d’une modernisation de la société qu’ils perçoivent comme dissolue.  Des signaux récents attesteraient de la persistance de valeurs conservatrices : assiduité à la mosquée, retour au port du voile, discours favorables à l’islamisme ; sans qu’il soit possible de distinguer ce qui relève d’une liberté religieuse retrouvée ou d’un ralliement conscient aux thèses islamistes.

La représentativité politique des formations islamistes est évidemment difficile à évaluer en l’absence de résultats électoraux depuis les élections législatives d’avril 1989. A cette date, les  candidats islamistes proches d’al-Nahda, le parti n’étant pas autorisé à présenter des candidats, ont recueilli 14% des suffrages sur l’ensemble du territoire. Depuis, les mentalités ont sans doute évolué, le parti a perdu ses réseaux locaux, une partie de l’électorat islamiste s’est sans doute repliée, répression aidant, vers un « salafisme quiétiste », proscrivant toute volonté de participer à la vie politique.

La fin de la dictature se traduira par une liberté d’expression nouvelle et l’apparition d’un débat depuis longtemps éteint entre les islamistes, désormais autorisés à s’exprimer publiquement, et les « sécularistes » attachés à la défense  du modèle tunisien. Face à une population évoluée et éduquée, le discours des islamistes, eux-mêmes, majoritairement peu radicaux, ne pourra être imperméable aux évolutions de la société. Les premières déclarations, si on les prend au pied de la lettre, en attestent : liberté d’expression, de conscience, maintien de l’égalité hommes-femmes… ; un tel discours peut séduire au-delà de l’électorat islamiste stricto-sensu.

 

L e paysage de l’islam politique tunisien est dominé par al-Nahda

Objet d’une répression féroce, longtemps absent de la scène politique, al-Nahda ne peut qu’être coupé des réalités tunisiennes. Néanmoins, depuis quelques années, à distance, le parti islamiste a fait son aggiornamento et n’a pas délaissé le débat politique tunisien  en appelant à des réformes politiques, au rassemblement des partis démocratiques réformateurs, en manifestant sa volonté de participer au processus politique, en rejetant l’usage de la violence…

Al-Nahda est un des membres fondateurs, en 2005, du Mouvement du 18 Octobre, plateforme commune avec le Parti Démocratique Progressiste, le Parti communiste et des organisations des droits de l’Homme.  Les participants se sont, jusqu’ici,  entendus sur l’acceptation du  pluralisme, du droit des femmes (porté par le Statut personnel de 1988 que Ghannouchi avait à l’époque effectivement accepté) et la liberté de conscience.

Des contacts préparatoires ont déjà été pris entre le premier ministre Mohammed Ghannouchi et Ajmi Lourimi, un des cadres d’al-Nahda, libéré de prison en 2007, pour revendiquer une participation au processus politique et demander le retour des exilés.

Les premières exigences politiques d’al-Nahda, dont le chef Ghannouchi dénie toute légitimité aux autorités de transition,  tiennent à un changement radical de régime dont les structures et une partie des responsables  demeurent en place, d’où la nécessité d’une révision de la Constitution sous l’égide des partis politiques, des syndicats et de la société civile. Ce n’est qu’ensuite que la question de la participation du parti islamiste à la vie politique, sous quelle forme et pour quelles échéances,  sera d’actualité.

La rhétorique d’al-Nahda se confond désormais avec celle de l’AKP au pouvoir à Ankara, sans qu’il soit possible d’en conclure que leur exercice du pouvoir serait identique. Ghannouchi, bientôt âgé de 70 ans, n’a pas d’ambitions politiques personnelles.

 

Ghannouchi n’est pas le seul responsable islamiste  à avoir annoncé son prochain retour d’exil ou sa volonté de compter sur la scène politique tunisienne

Mohammed Ali Harrath, secrétaire général du Front Islamique Tunisien, une scission d’al-Nahda fondée en 1986, mouvement clandestin souvent qualifié de bras armé du parti de Ghannouchi, a annoncé, depuis Londres où il est exilé depuis 1990, la formation prochaine d’un parti politique

Officiellement, le Front Islamique a renoncé à la violence et à l’extrémisme et prône une interprétation modérée de l’Islam. Son discours est néanmoins très moralisateur : il revendique une pleine participation au processus politique pour propager une interprétation correcte du Coran, mettre un terme aux dérives  « morales » et apporter une solution islamique aux problèmes de la société et de la population. L’influence du Front Islamique Tunisien est impossible à évaluer.

Les Frères musulmans sont également présents en Tunisie sous la forme du Parti de la Libération Islamique, mouvement clandestin fondé en 1953, actif durant la période des années 70 à 90. Le parti a été décimé par une violente répression effective jusqu’au milieu des années 2000, ce qui atteste de  sa capacité de résilience. Les partisans du PLI militent pour le rétablissement du Califat, le renversement des « régimes mécréants » mais sont favorables au multipartisme dans un cadre institutionnel islamique. L’influence résiduelle du parti et le nombre de ses militants actifs, jusqu’ici condamnés à la clandestinité, sont inconnus.

Des islamistes modérés ou  progressistes, sensibles à l’idéologie des Frères musulmans, mais dépourvus de toute ambition politique sont regroupés dans une structure informelle et légale, le Nadi al Jahiz (club d’al Jahiz). Ses membres, essentiellement des lettrés, démocrates, politiquement de gauche,  s’attachent à proposer des solutions inspirées de l’islam à la crise des valeurs. Le club n’a plus d’activités politiques depuis le début des années 90 ; ses effectifs sont limités ; son influence, au-delà du débat d’idées, négligeable.

 

La mouvance islamiste tunisienne compte également dans ses rangs des représentants du courant salafiste

Le nombre de militants salafistes en Tunisie est difficile à apprécier. Néanmoins, l’influence de ce courant de pensée, le plus récent sur la scène islamique tunisienne,  est grandissante malgré les tentatives du pouvoir de l’éradiquer. Des milliers de jeunes adhérents à ce mouvement ont été emprisonnés sous le régime de Ben Ali et la persistance du phénomène a contraint les autorités tunisienne à riposter sur le terrain religieux en promouvant un discours islamique « officiel » plus modéré que celui des salafistes.

Conduit par le cheikh al-Khatib al-Idrissi, un Tunisien longtemps expatrié en Arabie saoudite, les salafistes n’ont jusqu’ici pas eu d’activités politiques, confinant leur action à la promotion de leur discours radical dans les mosquées et en s’attachant à recruter des partisans, principalement auprès des jeunes issus des milieux défavorisés. Les salafistes mettent en œuvre une stratégie de proximité et tirent profit du malaise social pour appeler à plus de religiosité.

Quelques salafistes tunisiens, se sont perdus dans les réseaux jihadistes terroristes : impliqués dans l’attentat contre la synagogue de Djerba en 2002, responsables d’actions armées contre les forces de sécurité en 2007 ou bien ont rejoint les rangs de l’insurrection irakienne ou les réseaux d’Al Qaïda au Maghreb Islamique.

 

Perspectives

En l’absence de participation des islamistes au processus politique, il apparaît impossible de conduire la moindre expérience de démocratisation, sauf à nier l’existence de leur électorat. Le gouvernement intérimaire est tenu par ses promesses : légaliser les formations islamistes, autoriser le retour des exilés et libérer les prisonniers politiques.

La tradition séculariste de la Tunisie rend improbable un raz de marée islamiste, pour le moins dans les contours de l’ « islamisme traditionnel »  tel que l’a connu l’Algérie des années 90. Al-Nahda a évolué, son discours s’est démocratisé, et surtout la formation peut capitaliser sur l’exemple de l’AKP turc : un parti au pouvoir, islamiste  certes, mais démocratique dans un Etat demeuré séculier.

Les islamistes évoluent en écho aux aspirations de la société ;  les électeurs également qui sont plus rétifs à se contenter des mots d’ordre sur « le péril islamiste » surtout s’ils ne sont plus conditionnés par la pratique d’une dictature justifiée par la peur de l’islamisme ; ils peuvent ainsi finalement se retrouver sur le terrain commun d’une idéologie islamiste édulcorée respectueuse de l’héritage séculier de la Tunisie.

Les islamistes devront rapidement rendre publics leurs projets de société, ou de gouvernement, pour rassurer un électorat dont une partie est viscéralement opposée à l’islam politique, que ce soit par conviction ou par un réflexe hérité des années de dictature. Il est, en effet, malaisé de prédire comment les islamistes, toujours motivés par l’établissement d’un environnement social et politique à caractère islamique, agissent lorsqu’ils sont pleinement intégrés au processus politique.

 A cet égard, les exemples marocains, algériens, yéménites, jordaniens, bahreïnis, et turcs sont tous différents. Néanmoins, au vu de ces expériences, un constat s’impose : autant une politique répressive à l’égard des islamistes constitue un frein à la démocratisation, autant l’intégration d’islamistes favorables au processus démocratique peut être bénéfique en termes de gouvernance. Les islamistes peuvent être un facteur de progrès : opposés à la corruption, attachés à la justice sociale, à la responsabilité… ; il faut cependant éviter qu’ils ne deviennent le seul recours pour promouvoir ces valeurs.

Les formations islamistes doivent pouvoir s’impliquer dans la vie politique dès la phase de transition, se diluer d’ores et déjà dans le paysage aux côtés des autres partis, pour expliquer leur programme, rassurer, démontrer leurs capacités politiques afin d’éviter qu’ils n’apparaissent subitement dans un face à face électoral qui n’aurait pour effet que le réveil des vieux démons :  l’autoritarisme contre la menace islamiste et  l’islamisme contre la dérive autoritaire.  Les islamistes devront sans doute bâtir des plateformes communes avec des formations « laïques » pour dissiper la crainte d’un espace politique bipolaire. A l’opposé, priver les islamistes de tout rôle pendant la transition c’est offrir le temps aux islamistes radicaux de reconstituer leurs réseaux, de se poser en sauveur de dernier recours si le débat politique s’envenimait entre les partis laïques et les syndicats et ainsi de pouvoir rallier les déçus de la transition sur un programme qui n’aurait plus rien de modéré.

 

Ash Sharq al Awsat, Mohammed Al Shafey, “Tunisian Islamist vows to form political party”, 23 janvier 2011

Ash Sharq al Awsat, Tunisia's Islamists eye place in politics, 21 janvier 2011.

Ash Sharq al Awsat, Mohammed Al Shafey, “Exiled Tunisian Islamist leader vows to return”, 17 janvier 2011

Financial Times, interview de Rached Ghannouchi, 18 janvier 2011

Foreign Policy , Christopher Alexander, “Après Ben Ali : Déluge, democracy or authoritarian relapse”, 24 janvier 2011

Foreign Policy, Michael Koplow, “Why Tunisia’s Revolution is Islamist-Free”, 14 janvier 2011

NYT, Olivier Roy, “Where were the islamists?”, 21 janvier 2011.

Al Arabiya, Tunisia Islamist trends back to the forefront, 20 janvier 2011
Brookings, Shadi Hamid, “Arab islamist parties : losing on purpose ?”, janvier 2011

 

 

Par Abou Anaïs - Publié dans : Tunisie
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Mardi 18 janvier 2011 2 18 /01 /Jan /2011 12:50

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La chute imprévue et précipitée du régime du président Ben `Ali suscite de nombreuses analyses prospectives annonçant une onde de choc susceptible d’emporter dans son élan d’autres régimes autocratiques arabes. L’événement est difficile à analyser en soi par son caractère inattendu : un mouvement de révolte populaire spontané, déterminé, sans direction clairement identifiée, ni d’étiquette politique, pourtant vainqueur d’un régime policier jusqu’ici qualifié de modèle de stabilité.

 L’épisode tunisien est encore plus cryptique faute de précédent dans le monde arabe depuis le renversement du régime soudanais de Nimeïri en 1985 suite à une révolte populaire, dans un contexte différent, et soldé par une issue inenvisageable pour la Tunisie : la confiscation du pouvoir par l’armée ; ses répercussions à l’extérieur des frontières : vague de fond, effet domino, effet boomerang ou effets d’entraînement limités, sont elles-mêmes difficiles à anticiper.

Sur le modèle de la libération des pays de l’Est ou celui, postérieur, des « révolutions de couleur », il est certes possible de déduire que d’autres populations arabes, directement inspirées des Tunisiens, se mobiliseront, se révolteront et menaceront l’existence des régimes égyptien, algérien, syrien, jordanien, marocain, libyen, soudanais…

Au titre des premières analogies qui peuvent illustrer, dans son aspect le plus dramatique, une contagion de la révolte populaire tunisienne : la multiplication des tentatives de suicide par immolation en Afrique du Nord.

Deux hommes ont tenté de s'immoler par le feu, lundi 17 janvier, en Mauritanie et en Egypte, deux autres en Egypte le 18, portant à 12, dont sept en Algérie en une semaine, le nombre de personnes qui ont voulu ainsi se donner la mort dans le nord de l’Afrique, depuis le 12 janvier. (Le Monde, 17 janvier) (Ash Sharq al Awsat, 19 janvier). Ils reproduisent le geste fatal de Mohamed Bouazizi, icône de la révolution tunisienne, mort de ses blessures, le 4 janvier. L’écho retentissant donné à ces gestes désespérés n’aurait pas été aussi grand en l’absence de ce précédent, ni leur nombre autant élevé.

Ce type d’actes est inusuel dans la zone MENA, à l’exception des immolations de Kurdes à fin des années 90, et surtout il contredit les enseignements de l’islam, contrairement au bouddhisme, d’où son caractère très marqué d’acte de résistance. Transgresser sa religion, rompre avec les coutumes,  se sacrifier pour porter un message politique, c’est clairement marquer pour leurs auteurs que par cet acte ils espèrent eux-aussi provoquer un sursaut et, pourquoi pas, les mêmes conséquences qu’en Tunisie.  

La révolte tunisienne a servi de catalyseur à des mouvements de protestation dans la « rue arabe » et au réveil des mouvements d’opposition.

En Egypte et en Jordanie, des manifestations se sont produites pour exiger plus de liberté et de meilleures conditions de vie ; en Oman, pourtant peu habitué aux manifestations, et en Jordanie pour réclamer une baisse des prix ; en Libye, où le phénomène est quasi-inconnu, pour réclamer plus de libertés ; à Damas où s’est produit un inhabituel sit-in ; au Yémen, où les étudiants ont manifesté leur liesse ; en Algérie, évidemment, où des manifestations contre la cherté de la vie  ont coûté la vie à de nombreux protestataires.

La révolte tunisienne redonne de l’assurance aux mouvements d’opposition. Hassan at Tourabi, le leader islamiste soudanais, a ainsi été arrêté le 18 janvier après avoir menacé le régime de Khartoum d’un épisode tunisien (Ash Sharq al Awsat, 18 janvier). En Egypte, le Mouvement pour le Changement de Mohammed al Barad`eï a singulièrement gagné en assurance et appelle à de nouvelles manifestations, le 25 janvier. En Jordanie, les Frères musulmans menacent et prédisent au régime le destin de Ben Ali si la hausse des prix continue. La « tunisation » du monde arabe serait ainsi désormais à l’œuvre.

La quasi-absence de réaction des dirigeants arabes, si ce n’est pour prendre acte de la transition constitutionnelle et ordonner localement des mesures précipitées d’apaisement, pourrait également attester la réalité du risque de propagation de la révolte tunisienne.

Rien d’étonnant à ce que les dirigeants arabes, à l’instar de leurs homologues occidentaux, aient tardé à se prononcer tant ils ont été surpris par la rapidité de la chute du régime tunisien. Il est néanmoins singulier que les voisins maghrébins de la Tunisie se soient longtemps confinés dans un mutisme traduisant leur stupéfaction et leur totale incompréhension des enjeux en cours.

Les organisations multilatérales, Ligue des Etats arabes et Organisation de la conférence islamique,  se montrent prudentes, se contentent d’appeler à l’unité nationale et au retour au calme en Tunisie et prennent enfin conscience de l’existence d’un profond malaise auquel elles tentent d’apporter des remèdes financiers (un plan de développement de 4 milliards de dollars devrait être financé par les Etats du Golfe au profit des pays les plus pauvres). Seule voix discordante, celle du Guide libyen, Mouammar Qaddafi, provocateur regrettant la chute de Ben Ali.

D’ores et déjà, des mesures prophylactiques ont été ordonnées : en Syrie où le gouvernement augmente les subventions versées aux fonctionnaires et aux retraités sur le fuel domestique ; en Egypte, où le gouvernement prolonge la période de dépôt des candidatures à l’élection présidentielle de septembre 2011 au profit des formations politiques minoritaires ; en Jordanie, où le gouvernement annonce un plan de réduction des prix des biens de première nécessité ; les pays du Maghreb procèdent à des achats massifs de blé pour éviter une pénurie et limiter la hausse des cours ; l’émir du Koweït ordonne la distribution de nourriture gratuite et de 4 milliards de dollars à la population ; la Libye lève les droits de douane et les taxes sur l’importation de biens alimentaires…

L’existence de nombreux maux, et donc de ferments de révolte, communs à la Tunisie et à d’autres Etats arabes conforte l’hypothèse d’un scenario de propagation de la révolution tunisienne.

Au titre des caractéristiques générales les plus communes entre les pays de la zone arabe : la restriction des libertés individuelles et politiques, les difficultés économiques, en particulier le chômage des jeunes, la corruption, le vieillissement de la classe dirigeante, la tentation monarchique des républiques (Tunisie, Egypte, Syrie, Yémen, Libye)  abandonnées au culte de la personnalité de leur dirigeant, le fossé croissant entre les élites politiques et économiques, souvent confondues et corrompues, et une population de plus en plus éduquée et l’absence de lien social que ne remplace pas la généralisation du clientélisme. Au regard de ces paramètres, la situation en Tunisie n’avait rien de vraiment singulier qui puisse justifier que seul son régime fût sous la menace d’une révolte populaire.

La conjonction de tous ces facteurs suffit à expliquer un malaise grandissant que les régimes arabes ne peuvent plus contenir en s’arcboutant sur leur vision fondamentalement antidémocratique de la société, alors qu’elle même évolue,  de plus en plus ouverte grâce aux médias sur l’extérieur, et qu’elle entend exiger de ses dirigeants qu’ils deviennent désormais comptables de leurs actes. Le modèle politique du régime arabe, obsédé par sa survie au détriment de la libéralisation et du développement,  est sans aucun doute condamné à changer, à évoluer ou à s’effondrer.

L’exemple tunisien illustre la fin du paradigme géopolitique de l’indéfectible stabilité des régimes arabes pourtant largement ancré dans les esprits et les analyses. Il ne faut désormais plus évacuer l’hypothèse d’un fort potentiel d’instabilité dans la région MENA, d’autant qu’au cas d’espèce tunisien, le régime est rapidement tombé alors même qu’il n’y avait pas de mouvement encadré d’opposition, ni de pression islamiste, ni d’intervention étrangère (Irak).

La conjonction de  facteurs de risque identiques ne présuppose néanmoins pas que la révolte tunisienne doive se propager dans tout le monde arabe.

Après la Révolution islamique de 1979 en Iran, chacun se posait la question de savoir quel régime arabe suivrait ; la Révolution islamique ne s’est, de fait, pas propagée dans les années 80. Force est de constater qu’il aura fallu attendre 31 ans, à l’exception de la chute du régime soudanais en 1985, pour qu’un mouvement de révolte populaire balaie une dictature.

La diffusion des révolutions est un phénomène rare en l’absence d’une menace identique et commune comme ce fut le cas des pays de l’Est enhardis par la déliquescence de l’Union soviétique. Même si tous les pays arabes sont traversés par les mêmes maux, chacun a ses propres traditions politiques et chaque régime ses expédients pour se maintenir au pouvoir. Ben `Ali s’est montré incapable de gérer la crise ; rien n’indique que ses homologues seraient aussi maladroits.

La Tunisie possède des caractéristiques propres qui la distingue des autres pays de la zone : une population en moyenne plus éduquée, plus mature individuellement et collectivement, plus sensible à la laïcité et dont les conditions de vie sont relativement meilleures. La dégradation des conditions économiques ne suffit pas à expliquer la révolution tunisienne, si c’était le cas d’autres pays moins bien lotis seraient déjà la proie de révoltes populaires. Par ailleurs, les manifestations de revendications économiques ou sociales et les mouvements de grève ne sont pas un phénomène nouveau dans le monde arabe ; elles sont ainsi fréquentes en Algérie, et le sont devenues en Tunisie et en Egypte, sans que cela suppose l’imminence d’une révolution.

La Tunisie est un Etat périphérique au sein du monde arabe : éloignée des centres de pouvoir du monde arabe et largement tournée vers l’Europe. L’architecture et l’organisation des  Etats différent. L’Algérie est une dictature, mais elle ne connaît pas les dérives du pouvoir personnel ;  le pouvoir est partagé entre le politique et l’appareil sécuritaire et militaire, clef de voûte du système,  donc plus difficile à renverser. La clique au pouvoir se partage les prébendes, là où seule la famille de Ben `Ali accaparait tout. L’Egypte se rapproche plus du modèle tunisien : un pouvoir personnel en voie de transformation vers une dictature familiale et une tentation grandissante  d’enrichissement. La Libye également où la transmission du pouvoir pourrait s’opérer au sein de la famille comme ce fut déjà le cas en Syrie. Les monarchies (Maroc, Jordanie, Etats du Golfe) ont l’avantage de moins souffrir d’un déficit de légitimité des dirigeants, en entretenant l’illusion que le monarque règne au dessus des contingences politiques et, en tout état de cause, il lui est loisible de se défausser sur son gouvernement en cas de troubles. La puissance des appareils militaires et policiers, et leur implication dans la survie du régime, n’est pas non plus homogène.

Avant d’exporter le modèle de la révolution tunisienne, il lui faudra s’affirmer viable. Les premiers enseignements tirés de la transition montrent que les premiers pas sont difficiles : la situation sécuritaire n’est pas rétablie et le nouveau gouvernement déjà rejeté par la population et l’opposition. En cas d’échec, de situation anarchique, de désastre économique,  il est peu probable qu’il fasse école.

La « Révolution du jasmin » porte en elle des enseignements utiles pour mieux cerner l’évolution future du monde arabe

`Abderrahman al-Rachid, rédacteur en chef saoudien du quotidien arabophone Ash sharq al Awsat, souligne, semble-t-il avec regret, qu’une barrière psychologique a été franchie : la population tunisienne a osé descendre dans la rue malgré la répression et, quelles que fussent les dernières concessions de Ben `Ali, elle y est demeurée. Ainsi, désormais, mêmes les Etats réputés stables et calmes pourraient être soumis à la révolte.

La loi d’airain qui supposait que les régimes arabes étaient stables grâce à la solidité de leur appareil répressif, au musellement de l’opposition sous couvert de lutte contre l’islamisme,  au clientélisme et à la distribution de prébendes pour étouffer toute volonté de changement,  n’a plus d’actualité.

Les révoltes sont désormais imprévisibles et leur fait générateur difficilement décelable dans l’ensemble des signaux faibles qui annoncent une rupture politique majeure. Personne n’avait imaginé que le geste désespéré de Mohammed Bouazizi puisse provoquer de telles conséquences, c’était pourtant le moment clef de la révolte ; il n’avait a priori rien de significatif politiquement si on le compare à une rébellion de l’armée ou à une révolution de palais.

Une des leçons de la révolte tunisienne c’est également qu’il n’est pas nécessaire que la contestation soit portée par un mouvement d’opposition structuré, organisé et suffisamment mobilisateur pour menacer la survie d’un régime. L’exemple tunisien démontre la fausseté du postulat : les régimes arabes sont stables en raison de l’absence d’une opposition puissante.

Les régimes arabes ne peuvent ignorer qu’ils se trouvent à un tournant de leur évolution. A cet égard, deux issues faciles se présentent à eux : l’ouverture de l’espace politique, au risque de trahir une manifestation de faiblesse dont pourrait profiter un mouvement contestataire, ou un renforcement de la répression, quitte à alimenter la frustration de la population. Les dirigeants arabes sont désormais contraints de faire preuve d’imagination et de s’extirper de clefs de lecture faciles consistant à ressasser l’exemple algérien au début des années 90 quand l’expérience démocratique s’était soldée par une guerre civile, rechignant sous ce prétexte à tout élan démocratique.

Le modèle étatique arabe est à bout de souffle, la révolte tunisienne en est un symptôme criant. Incapable d’inventivité, si ce n’est dans l’art de maintenir au pouvoir les régimes en place, il porte plus globalement la responsabilité de la déliquescence de tout l’espace arabophone abandonné aux guerres civiles, aux crises incessantes, aux conflits ethniques et confessionnels, aux contestations socio-économiques... Sans renouvellement des élites dirigeantes, non seulement les Etats continueront à souffrir d’une gouvernance médiocre, mais toute la zone MENA continuera à s’enliser, spectatrice impuissante devant le dynamisme de deux Etats qui ne sont justement pas arabes : l’Iran et la Turquie.  

Jusqu’ici les régimes arabes ont pu user et abuser d’exutoires commodes alternant a leur gré des phases de répression, de libéralisation ou d’intégration de l’opposition sous le regard bienveillant du monde occidental plus apeuré d’un danger de submersion islamiste que sensible aux aspirations des populations. Il appartient ainsi à l’Occident d’accompagner l’élan de dynamisme impulsé par la société civile, né de la sclérose des régimes, et d’aider à le canaliser pour éviter qu’il ne produise de la violence alors qu’il pourrait annoncer une renaissance politique du monde arabe.

 

RFI,  « L’insurrection tunisienne pourrait se propager dans le monde arabe », 17 janvier 2011.

Le Monde, Tunisie : "Effet domino ou effet boomerang ?", 17 janvier 2011.

Le Monde, « Fin des dictatures au Proche et Moyen-Orient ? », 17 janvier 2011

Le Monde, « La crainte d’une contagion dans le monde arabe », 17 janvier 2011

The NYT, “Tunisia Unrest Stirs Passions Across North African Region”, 18 janvier 2011

The NYT, “In Peril: The Arab Status Quo”, 16 janvier 2011

Council on Foreign Relations, “Tunisia after Ben Ali”, 14 janvier 2011

Council on Foreign Relations, “Who’s next after Tunisia”, 16 janvier 2011

The Economist, Waking from its sleep, 23 juillet 2009

Foreign Affairs, “Morning In Tunisia”, 16 janvier 2011

Foreign Policy, “Why the Tunisian revolution won’t spread”, 16 janvier 2011

Foreign Policy, “Arab regimes on edge”, 11 janvier 2011

Al Jazirat, “To the tyrants of the Arab world...”, 16 janvier 2011

Ash Sharq al Awsat, Tunisia’s infection: who's next?”, 18 janvier 2011

 

 

 

 

Par Abou Anaïs - Publié dans : Tunisie
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