Renseignement

Jeudi 28 octobre 2010 4 28 /10 /Oct /2010 12:11

L'histoire retient que le coup d'Etat du 19 août 1953, à l'origine de la chute du premier ministre iranien, Mohammed Mossadegh, coupable d'avoir menacé les intérêts occidentaux en ordonnant la nationalisation de la compagnie pétrolière Anglo Iranian Oil en 1951, est le résultat de l'action des services américains de renseignement, aidés de leurs homologues britanniques.

 

Cette ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat est présentée comme un succès technique; l'opération baptisée Ajax, efficace et peu coûteuse, servira de modèles à d'autres entreprises similaires en Amérique latine. Son compte rendu a été rédigé par le chef d'antenne de la CIA à Téhéran au moment des faits, Kermit "Kim" Roosevelt, petit-fils du président Theodore, ancien professeur à Harvard et pilier des services américains au Moyen-Orient, devenu sa chasse gardée pendant la guerre froide.

 

Dans Countercoup : struggle for the control of Iran, Kim Roosevelt se taille la part du lion en s'attribuant le succès de la chute de Mossadegh et son remplacement par un homme lige des Américains et des Britanniques, le général Fazlollah Zahedi, un factieux opportuniste.

 

Historien iranien réfugié en Suisse, Daroush Bayandor, ancien diplomate sous le régime du Shah, remet largement en cause l’historiographie officielle dans un livre Iran and the CIA : The Fall of Mossadeq Revisted (Palgrave, 2010), en soulignant que l’opération Ajax n’a joué qu’un rôle marginal dans la chute du Premier ministre (1).

 

A l’inverse, il met en avant le rôle fondamental du clergé iranien dans la succession des évènements ayant conduit au renversement du nationaliste Mossadegh et à la consolidation du pouvoir du Shah Mohammed Reza Pahlavi.

 

Le 15 août 1953, le Shah, soutenu par l’administration américaine et rassuré par Kim Roosevelt, démet de ses fonctions Mossadegh, qu'il n'a jamais apprécié, et nomme Zahedi pour le remplacer. Las, le complot échoue, Mossadegh résiste, le Shah s’enfuit le 16 à Rome et Zahedi se cache. Le rebond s’opère le 19 août quand une petite manifestation de soutien au Shah se transforme en un immense rassemblement de masse, facilité, selon Roosevelt,  par l'activisme de protestataires qu'il rémunère. Mossadegh est arrêté, le Shah revient, Zahedi prend la tête du gouvernement.

 

Selon Bayandor, la manifestation du 19 août n’avait effectivement rien de spontané, mais c’est au clergé chiite iranien qu’il appartient d’avoir orchestré la manipulation des masses et réussi à mobiliser la foule. Inquiets du rapprochement récemment opéré entre un premier ministre nationaliste et un parti antimonarchiste d’obédience communiste, Tudeh, les clercs s’inquiètent de l’éventualité d’un changement de régime et s’effraient à la perspective de l’instauration d’une république laïque de type turc.

 

L’appel au changement de régime, lancé par les responsables de Tudeh après la fuite du Shah, précipite le mouvement. Les mollahs, préfèrant un Shah velléitaire au maintien au pouvoir d’un premier ministre trop entreprenant et mal entouré, mobilisent la foule et provoquent la fuite de Mossadegh.

 

Semblable au jeune Aldo du Rivage des Syrtes, Kim Roosevelt se serait ainsi trouvé largement dépassé par des évènements qu’il provoque, certes, mais ne contrôle pas.

 

Quels enseignements peut-on en tirer :

 

- sur le plan de la connaissance historique de l’Iran : sans surprise, ces événements soulignent l’influence du clergé et son pouvoir de mobilisation des masses. Les autres épisodes sont connus : échec d’une tentative d’instauration d’une république kémaliste en 1924, Révolution de 1979… Dans le contexte politique actuel, où le soutien offert par le « clergé d’Etat » (à distinguer des autorités "spirituelles")  à la réélection de Mahmoud Ahmadi-Nejad l'a discrédité, cette menace est toujours pérenne.

 

C’est la raison du déplacement récent du Guide Suprême de la Révolution, l’ayatollah Ali Khameneï, premier personnage de l’Etat, à Qom, la ville sainte qui compte les séminaires religieux les plus influents du pays. Autant une visite de propagande pour manifester la proximité du Régime avec les savants de la religion qu’une entrevue de Canossa pour s’assurer de leur soutien et se rassurer sur leurs intentions.

 

- sur le plan de la connaissance des opérations clandestines : le hiatus entre la fable proposée par Roosevelt, dont le crédit repose sur son rôle de premier plan en négligeant l'examen de ses motivations à publier, et ce qui pourrait être la réalité objective, souligne la difficulté de ce genre particulier de littérature historique.

 

Les experts autoproclamés en renseignement ont de fait érigé l’opération Ajax en modèle du genre, se fiant à un récit chevaleresque sans jamais s’interroger sur sa fiabilité. Avec une confondante naïveté, ils oublient qu’il était plus simple à Roosevelt de manipuler ses chefs et ses futurs lecteurs plutôt que les masses iraniennes. C’est pourtant un des attributs de l’homme de l’art.

 

Par ailleurs, après voir pris connaissance de la thèse de Bayandor, on comprend mieux pourquoi la République islamique dénonce avec toujours autant de vigueur le complot américano-britannique de 1953, privant son clergé de ce qui fut en réalité sa victoire : comment assumerait-elle le rétablissement au pouvoir du Shah en 1953 et l’abandon conséquent de l’élan moderniste de Mossadegh ?

 

 

(1)  Voir une interview de Darioush Bayandor dans la revue East. Europe and Asia strategies, n°32, octobre 2010.

Par Abou Anaïs - Publié dans : Renseignement
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  • Sylvain Chiffot_Abou Anaïs
  • Les Rivages des Syrtes

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