Péninsule arabique

Jeudi 12 mai 2011 4 12 /05 /Mai /2011 13:38

Dans un communiqué inattendu, réunis à Riyadh le 10 mai, les chefs d’Etat du Conseil de Coopération des Etats Arabes du Golfe (CCEAG), l’organisation multilatérale rassemblant les six monarchies du Golfe, ont donné instruction au Conseil des ministres du CCEAG :

 

-  d’entamer les discussions sur l’accession du royaume de Jordanie au CCEAG ;

- d’inviter le ministre marocain des affaires étrangères à lancer les négociations sur la procédure d’adhésion au CCEAG.

 

Dans le premier cas : la Jordanie a demandé à rejoindre le CCEAG ; dans le second, le CCEAG invite le royaume alaouite à rejoindre l’organisation. Le communiqué du CCEAG doit être lu avec prudence : il n’indique pas s’ils seront des membres à part entière, ou associés ; n’offre aucune indication sur les échéances ; ne présuppose pas que l’invitation et le début des négociations se soldent effectivement par une adhésion.

 

Sur le plan géographique, le projet est surprenant : le royaume hachémite partage certes une frontière avec  l’Arabie saoudite, le Maroc est très éloigné des rivages du Golfe arabo-persique ; aucun des deux pays ne peut être ainsi qualifié d’Etat du Golfe. Leurs structures économiques et leurs surfaces financières n’ont rien en commun ;  ils bénéficient déjà, nulle besoin d’adhésion, des facilités commerciales offertes par un accord de libre-échange avec le CCEAG.

 

L’Iraq, pays voisin et producteur de pétrole, voire l’Egypte, apparaissent être des candidats plus naturels que le Maroc. Le Yémen, pourtant Etat de la Péninsule, demeure exclu du CCEAG, où il dispose néanmoins d’un siège limité d’observateur, malgré des demandes récurrentes d’adhésion qui pourraient aboutir en 2016.

La première interprétation logique est celle du projet d’union de toutes les monarchies arabes, majoritairement peuplées de sunnites et pro-occidentales, au moment où la quasi-totalité des régimes arabes sont soumis à une contestation populaire. Le CCEAG deviendrait ainsi un club de monarchies réactionnaires, instrument contre-révolutionnaire opposé aux mutations politiques dans la région.

 

Une autre approche tient la lecture d’une clause de sécurité collective entre les Etats membres du CCEAG du traité constitutif du CCEAG : les pays du CCEAG doivent intervenir sur le territoire d’un des leurs pour rétablir la sécurité et maintenir la stabilité en cas de nécessité. La mise en application de cette clause explique la présence de troupes saoudiennes et émiraties sur le territoire bahreïni. A l’inverse des forces armées du Golfe, les armées jordaniennes et marocaines sont bien entraînées et efficaces ; de nombreux cadres de l’armée jordanienne servent d’ores et déjà dans les armées du Golfe. En s’étendant, le CCEAG profiterait ainsi d’une garantie de sécurité plus étoffée.

 

Un tel réflexe sécuritaire consistant à s’ouvrir pour mieux se protéger procéderait de deux logiques :


- externe : la forte dégradation des relations entre les Etats du CCEAG et l’Iran, dont l’ingérence continue dans les affaires intérieures a de nouveau été dénoncée lors du sommet de Riyadh ;

- interne : la perception d’une menace accrue sur la stabilité des royaumes de la Péninsule.

 

Acteur économique et financier important, le CCEAG n’est pas un acteur politique prééminent au sein du monde arabe, si ce n’est en tant que caisse de résonance au profit des prises de position de la diplomatie saoudienne. Inquiets à la perspective de voir des représentants des nouvelles républiques démocratiques (Tunisie, Egypte,..) siéger à la place de leurs prédécesseurs mandataires de républiques totalitaires au sein de la Ligue des Etats Arabes, les Etats membre du CCEAG murissent sans doute le projet de rehausser le niveau, en quantité et en influence, du club des monarchies autocratiques.

 

L’intégration des royaumes hachémites et alaouites au sein du CCEAG leur ouvrira par ailleurs plus facilement l’accès aux réserves financières des Etats du Golfe ; offrant ainsi au clan monarchique une manne financière dont sont dépourvues les « républiques libérées » ; à charge pour eux, juste contrepartie, de ne pas trop lancer d’expérimentations démocratiques, peu ou mal appréciées sur les rives du Golfe.

 

Des difficultés ne manqueront pas d’apparaître en cas de réalisation de ce projet d’adhésion : le Maroc, ancré en Afrique, est déjà membre de l’Union du Maghreb arabe ; tourné vers l’Europe, il bénéficie d’un accord d’association avec l’UE ; en cas d’adhésion au Conseil du Golfe, son positionnement sera pour le moins acrobatique. Par ailleurs, le royaume alaouite, comme le royaume hachémite, entretiennent des relations avec l’Etat hébreu ; relations proscrites aux Etats du CCEAG qui ne reconnaissent pas Israël. Des compromis politiques seront donc nécessaires…

 

Au-delà des considérations politiques, économiques et géopolitiques, la réaction des populations concernées par ces adhésions potentielles doit quand même être évaluée : les Marocains, engagés dans un mouvement de contestation du régime, certes limité, aspirent-ils vraiment à devenir des citoyens du Conseil du Golfe ?

 

WAM, GCC leaders welcome accession of Jordan and Morocco to the group, 11/05/2011

Ash Sharq al Awsat, Gulf bloc welcomes more kings, demands Yemen deal, 11/05/2011

 CCEAG, Communiqué du 11 mai 2011.

Par Abou Anaïs - Publié dans : Péninsule arabique
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