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Blog d'analyse sur le monde arabe

Les Rivages des Syrtes

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Libye : existe-t-il un risque islamiste ?

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Les préoccupations récentes concernant une éventuelle récupération de la révolte libyenne en Cyrénaïque par des mouvements liés à l’islam radical trouvent leur origine dans les déclarations de deux parties antagoniques, pour une fois concordantes sur le contenu :

- les déclarations intéressées de Mouammar Qaddafi, et celles de son fils Saïf al-Islam, dénonçant une collusion entre la rébellion de l’Est et la mouvance islamiste radicale;

- les proclamations d’autopromotion de responsables islamistes radicaux et jihadistes :

-  celles d’Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), franchise d’Al Qaïda au Sahel, sans implantation véritable en Libye même si l’organisation compte de nombreux combattants libyens dans ses rangs ; manifestant, le 24 février, son  soutien aux rebelles

- les déclarations de Salah Muhammad Ali Abou Oubah, islamiste libyo-britannique, membre du Groupe Islamique Combattant Libyen (GICL), mouvement islamiste radical auteur d’attentats en Cyrénaïque en 1995 et 1996,  dont une partie des responsables, présents en Afghanistan, prêteront allégeance à Al Qaïda en 2007 tandis que les autres, en Libye, négociaient une amnistie avec le régime Qaddafi; Abou Oubah annonçant qu’Al Qaïda avait pris la tête de la rébellion. (Deutsche Welle, Libyan Islamists stand to gain with or without Gadhafi, 24/03/2011)

- les déclarations d’Abdel-Hakim Al-Assidi, ancien combattant libyen en Afghanistan, membre du GICL, présenté comme le chef de cette organisation désormais résiduelle ; annonçant le recrutement de jihadistes ancien combattant sur le théâtre irakien pour lutter contre les troupes loyalistes au régime de Qaddafi. (The Telegraph, Libyan rebel commander admits his fighters have al-Qaeda links, 25/03/11)

- le président tchadien, Idriss Déby-Itno, a quant à lui déclaré qu’AQMI s’était rendue maître d’un véritable arsenal pillé dans les casernes libyennes, notamment des missiles sol-air.

Ces accusations ou proclamations, toujours retentissantes, n’ont néanmoins qu’une valeur déclarative tant il est difficile, dans les circonstances actuelles,  d’en estimer la réalité.

Les inquiétudes liées à une montée en puissance des mouvements islamistes au cœur de la révolte possèdent néanmoins un fondement historique indéniable : la Cyrénaïque, terre traditionnelle de rébellion contre l’autorité centrale, est  un terreau fertile pour les mouvements islamistes radicaux.

 

Rapportée à sa population, la Libye a été le plus grand pourvoyeur de combattants étrangers dans les rangs d’Al Qaïda en Irak (numériquement les Saoudiens étaient plus nombreux); 85% des jihadistes libyens répertoriés étaient originaires de  Darnah et de  Benghazi. (CTC, Al Qaïda’s Foreign Fighters)

 

L’idéologue d’Al Qaïda commandement central, Abou Yahya Al-Libi, rallié à Al Qaïda en 2007 ; le chef militaire de l’organisation, Abou Laïth AL-Libi,  sont d’anciens responsables du GICL originaires de Cyrénaïque. Le 12 mars, Abou Yahya a appelé au renversement du régime de Qaddafi, dénoncé l’ingérence occidentale en Libye et averti que la chute de Qaddafi ne marquerait pas le terme  du changement de régime, suggérant son souhait de poursuivre la lutte jusqu’à l’établissement d’un régime islamique.

Parmi les commentateurs, un se distingue :  Noman Benotman, un ancien commandant du GICL, à l’époque connu sous le nom d’Abou Muhammad Al-Libi ; aujourd’hui chercheur associé à la Fondation Quilliam, centre de recherches londonien spécialisé sur le contre-terrorisme.

 

Ses conclusions, argumentées par un séjour récent en Libye et le maintien de contacts avec la mouvance islamiste radicale locale permettent de dresser le tableau suivant :

 

- des groupes radicaux sont certes présents sur le sol libyen mais ils manquent de moyens et de soutien parmi la population ;

 

- malgré ses nombreuses tentatives, le commandant central d’Al Qaïda (Afghanistan-Pakistan) n’a jamais réussi à implanter durablement des militants en Libye, en partie du fait de la répression exercée par le régime ; il est ainsi nécessaire de distinguer l’abondante propagande d’Al Qaïda sur la situation au Maghreb de la réalité d’une emprise sur le terrain et auprès de la population ;

 

- à l’inverse, Al Qaïda au Maghreb Islamique, a dépêché, depuis le début de la révolte,  des combattants libyens en Cyrénaïque, sans qu’il soit possible, actuellement, de préciser les objectifs poursuivis par l’organisation : restauration du califat, établissement d’un émirat islamique, création d’une base opérationnelle…

 

- l’adhésion de la population à l’appel à la lutte  d’Al Qaïda contre l’Occident a peu de prises ; l’objectif étant la chute du régime Qaddafi, quelles qu’en soient les voies ;

 

- le Groupe Islamique Libyen n’a plus d’organisation structurée ; la plupart de ses anciens membres, libérés de prison par le régime Qaddafi,  ont renoncé à la violence armée ; certains par animosité envers le colonel Qaddafi ont néanmoins rejoint la rébellion ;

 

- la Cyrénaïque compte un contingent de jihadistes free-lance, surtout originaires de Darnah ; leur réaction à l’intervention étrangère en Libye et leur capacité à se laisser convaincre par la propagande d’Al Qaïda est pour l’heure difficile à apprécier.

 

L’opposition au régime de Qaddafi véhiculée par un discours à connotation islamiste par des islamistes ne suggère pas que leurs auteurs défendent un programme de transition islamique ; ils sont probablement plus portés par l’ambition de renverser le régime qu’ils ne le sont d’établir un régime islamique.

 

De la même manière, le soutien apparent d’une partie de la population libérée aux mouvements islamistes ne se prolongera pas forcément au-delà d’une période chaotique où ces derniers jouent un rôle social et d’organisation essentiel à la population.

 

La débandade des forces loyalistes, l’absence de structures politiques ouvrent néanmoins un espace de liberté dont les islamistes ont été privés sous la dictature; l’intervention d’une coalition étrangère offre au discours d’Al Qaïda une occasion nouvelle de prospérer et de se poser en recours au Conseil National Intérimaire libyen, stigmatisé comme une créature de l’Occident impie ; les islamistes les plus radicaux, anciens des théâtres de jihad, sont désormais libres, hors de tout contrôle étatique, visiblement armés ; reste à apprécier leurs intentions pendant la période de transition…

 

 

Ash Sharq al Awsat, Islamist fundamentalists ridicule Gaddafi's threat of Al Qaeda alliance, 18/03/2011

Quilliam Foundation, Briefing paper: The jihadist threat in Libya, 24/03/2011

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