Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Blog d'analyse sur le monde arabe

Les Rivages des Syrtes

Blog d'analyse sur le monde arabe

Iran : contestation conservatrice contre Ahmadinejad

com

 

Ahmadinejad.jpg

 

Même s’ils appartiennent à la même mouvance politique, celle des conservateurs, par opposition aux réformateurs, les conservateurs modérés (ou « pragmatiques »), représentés notamment par l’ancien président Rafsandjani, n’ont jamais entretenu de relations sereines avec les conservateurs radicaux (ou ultra-conservateurs ou « principalistes »), dont le représentant le plus emblématique est l’actuel président de la République, Mahmoud Ahmadinejad.

 

Depuis sa première élection en 2005, et encore plus à la suite de sa réélection discutable en 2009, Ahmadinejad s’est ingénié à renforcer l’emprise des radicaux sur l’appareil d’Etat, en l’occurrence au profit de ses proches et des membres du Corps des Gardiens de la Révolution (« Pasdaran »), au détriment des conservateurs modérés. Les réformateurs sont, quant à eux, privés d’influence depuis la défaite de leur ancien chef de file, Muhammad Khatami, à l’élection présidentielle de 2005.

 

L’emprise croissante des radicaux s’est opérée sous le regard bienveillant de l’autorité suprême du Régime islamique, le Guide suprême Ali Khameneï, successeur dans ces fonctions de l’ayatollah Khomeiny en 1989, et lui-même qualifié de conservateur radical. L’assentiment du Guide a permis en 2005 à Ahmadinejad, le radical populiste, de s’imposer face à Ali Akbar Hashemi-Rafsandjani, président de 1989 à 1997, chef de file de la vieille garde, celle des conservateurs modérés de l’ « establishment ». De nouveau, en 2009, le Guide suprême a étendu son bras protecteur vers son protégé.

 

Dès 2007, les conservateurs modérés, craignant leur mise à l’écart durable, sont entrés en résistance. Celle était animée, pour l’essentiel, par deux responsables toujours importants au sein du Régime :

 

- Ali Rafsandjani, actuel président de l’Assemblée des experts (clercs chargés de procéder à la désignation du Guide suprême), également chef du Conseil de discernement des intérêts du Régime (instance d’arbitrage entre l’exécutif et le législatif) ;

- Ali Laridjani, ancien chef du Conseil de sécurité nationale, devenu président du Parlement en 2007.

 

La rivalité entre radicaux et modérés s’est transposée du domaine purement politique vers celui du fonctionnement des institutions de l’Etat, à travers une lutte entre l’exécutif (Ahmadinejad, le chef du gouvernement), dénoncé comme autocratique, et le pouvoir législatif, par la suite allié à l’autorité judiciaire dirigée par Sadeq Laridjani, un des frères du président du Parlement. Chacun des clans usant de ses pouvoirs constitutionnels pour entraver l’action de l’autre. Dans un article récent publié dans la revue Al Majalla, datée du mois d’octobre 2010,(« Khamenei’s Balance of Power »), Arash Aramesh, fournit des détails sur les arcanes des pratiques institutionnelles et la physionomie de ces luttes de pouvoir.

 

Selon ce spécialiste de l’Iran, le Guide suprême apparaîtrait, depuis le mois d’août 2010, favorable à un rééquilibrage du pouvoir au profit des modérés. Selon lui de nombreux signaux et décisions prises par le Guide sembleraient en attester. Khameneï est évidemment conscient qu’il ne peut pleinement exercer ses attributions d’arbitre, théoriquement placé au dessus des contingences politiques, qu’en présence de forces qui s’équilibrent sans que l’une n’élimine l’autre. Bien qu’il ait été décrié pour son manque de culture religieuse, son absence de charisme, son intelligence modéré, Khameneï est le seul survivant de la Révolution de 1979 qui a toujours su manifester un sens politique le préservant de toutes les crises, jusqu’à se hisser au sommet de l’Etat (voir « Reading Khamenei : The World View of Iran’s Most Powerful Leader ».)

 

Dans le même temps, on peut douter que Khameneï désavoue le président de la République, ce qu’il n’a jamais publiquement fait ; ne serait-ce que pour préserver l’illusion de l’unité du régime au moment où celui-ci est contesté sur la scène internationale et qu’il s’apprête, le 5 décembre, à reprendre les négociations sur son programme nucléaire. Par ailleurs, leurs sorts sont intimement liés depuis que Khameneï s’est résolument rangé aux côtés d’Ahmadinejad au moment de la contestation postélectorale en 2009.

 

Le 20 novembre, quatre parlementaires ont dressé un violent réquisitoire contre Ahmadinejad l’accusant de 14 violations de la loi, notamment en s’étant affranchi du contrôle du Parlement concernant notamment l’importation de carburant et l’utilisation des réserves de change. Le Parlement a également annoncé qu’une pétition circulait parmi ses membres pour recueillir les 74 voix nécessaires au déclenchement d’une procédure d’ « impeachment » contre le président de la République. C’est la première fois qu’une telle entreprise est tentée depuis 1979.  Las, le Guide a semble-t-il demandé aux parlementaires d’y mettre un terme (Wall Street Journal). Il ne s’est pas non plus opposé à l’émission d’un mandat d’arrêt, le 23 novembre, contre l’un des fils de Rafsandjani (Ash Sharq al Awsat).

 

Une lecture pragmatique de ces joutes serait, qu’en dehors des rivalités idéologiques entre factions telles qu’elles se concrétisent actuellement… :

 

- Ahmadinejad est tenté par une dérive séculariste et nationaliste du régime inspirée par certains de ses lieutenants et matérialisée par le poids croissant des ses réseaux bureaucratiques et  par la prééminence des Pasdaran ;

 

- ses opposants au Parlement demeurent plus attachés aux fondamentaux de la République islamique qu’aux dérives de la « République Ahmadinejad », et au principe fondateur du « primat du religieux sur le politique » qu’incarne la fonction de Guide suprême ;

 

- le Guide et une partie du clergé, s’inquiètent  de la dérive autocratique et séculariste d’Ahamdinejad, mais ils sont également méfiants à l’égard du Parlement, dont certaines figures (Ali Laridjani – son président et élu de Qôm, la ville sainte, siège des grands séminaires) bénéficient d’assez de légitimité religieuse et d’appuis pour tenter d’accroître le rôle des législateurs.

 

les parties en lice se disputent plus simplement la primauté dans la gestion pratique et  immédiate de la politique iranienne, au moment où la situation économique n’a jamais été aussi mauvaise et où l’Iran pâtit d’une mauvaise image internationale. Toute réussite sur les deux sujets prioritaires du moment : le dossier des subventions à l’économie et celui des négociations nucléaires qui seront conduites dans l’objectif d’obtenir un allègement des sanctions, sera autant de crédit au plan politique interne.

 

- les négociations sur le dossier nucléaire impliquent le Guide suprême, par le biais du conseil de sécurité nationale, le gouvernement et le Parlement auquel devra être soumis un éventuel accord. Des négociations précédentes ont déjà échoué du fait d’un veto des parlementaires aux propositions du gouvernement ou de l’absence de volonté du Guide d’arrêter une décision finale.

 

- la gestion de la politique économique est un enjeu de taille en ce qu’il emporte des conséquences directes sur la stabilité interne du pays. La dégradation de la situation économique est en effet une source de mécontentement de la population, soumise aux sanctions économiques, et de contestation par les acteurs économiques, notamment les puissants marchands du bazar de Téhéran.

 

L’économie iranienne a toujours été largement subventionnée (essence, énergie, biens alimentaires de première nécessité) à hauteur de 30% des dépenses budgétaires de l'Etat. Le gouvernement Ahmadinejad prévoit l’abrogation du système à compter de décembre prochain et propose d’y substituer, en dehors de tout contrôle parlementaire, le versement d’allocations directes aux familles. Le remède est très largement contesté par les parlementaires qui dénient au gouvernement Ahmadinejad toute compétence en matière de politique économique et ont récemment privé son chef de la présidence de la Banque centrale.

 

Au final, le, Régime devrait maintenir une unité de façade, nécessaire en cas de forte contestation populaire provoquée par la situation économique et également utile en face des négociateurs sur le dossier nucléaire.

 

voir également : (Foreign Policy).

 

Print
Repost
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article