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Blog d'analyse sur le monde arabe

Les Rivages des Syrtes

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Egypte : les atermoiements de l’armée

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Depuis le début de la révolte égyptienne, l’armée, véritable ossature d’un régime issu du coup d’Etat militaire de 1952, a envoyé des signaux contradictoires sur la nature de ses affinités électives : neutre, partisane des contestataires, attachée à la survie du régime, planche de survie du dernier gouvernement Moubarak mais ouverte au dialogue avec l’opposition… Le flou qui entoure ses intentions réelles lui permet  de se poser en acteur de premier plan dans le dénouement de la crise, probablement de prétendre au rôle d’arbitre au moment où s’engage la transition politique et, en tout cas, de préserver ses intérêts.

Dans un communiqué daté du 31 janvier, l’armée reconnaissait le droit légitime de la population à la liberté d’expression et annonçait qu’elle ne recourrait pas à la force contre les manifestants. Dès le 28 janvier, l’armée de terre, dont les chars se déployaient dans les rues du Caire, avait affiché sa neutralité, gagnant ainsi le soutien des protestataires. L’armée s’est ensuite substituée aux forces de sécurité intérieure et de maintien de l’ordre pour éviter une situation chaotique. Cette neutralité a pu être hâtivement qualifiée de soutien de l’armée au mouvement révolutionnaire. L’attitude des forces armées, les jours suivants, conduira à nuancer cette perception. D’autant que c’est l’action préventive des forces armées qui a permis de mettre un terme aux attaques contre les bâtiments gouvernementaux, assurant ainsi la continuité des institutions du régime Moubarak.

Le 2 février, alors que des partisans du chef de l’Etat, abusivement qualifiés de pro-Moubarak puisqu’il s’agit de nervis à la solde du régime, les baltagiya, s’attaquaient violemment aux manifestants rassemblés sur Midan Tharir, l’armée n’a pas bougé, n’a pas empêché les « contre-révolutionnaires » d’accéder à la place et n’a pas protégé les manifestants de ce déferlement de violence.

En définitive, la prudente distanciation de l’armée lui a surtout permis de se préserver elle-même, de maintenir son influence intacte et de se parer des atours du « faiseur de roi » susceptible de dénouer la crise, d’amorcer une transition dont l’avenir jugera si elle est « lisse » ou si elle s’apparente à un coup d’état militaire.

L’armée égyptienne semble se complaire dans son rôle consensuel, mais il devient urgent qu’elle se prononce et nécessaire qu’elle s’immisce sur le terrain politique, ce qu’elle n’a jamais fait jusqu’ici. Le dernier rempart du pays a certes réussi à imposer ses hommes à la tête de l’exécutif : Omar Souleiman, vice-président, ancien chef des services de renseignements extérieurs (al-moukhabarat), qui n’est pas à proprement parler un service de l’armée,  et Ahmed Chafiq, un ancien chef d’état-major de l’armée de l’air devenu chef du gouvernement, mais cela ne suffira pas à contenter la rue et à rassurer  l’opinion internationale en l’absence d’une prise de position ferme.

L’armée égyptienne (al-geish) compte plus de 450 0000 personnels actifs, et quasi-autant de réservistes, répartis entre l’armée de terre, la composante la plus importante ; les forces aériennes, l’élite de l’armée dont est issue Moubarak ; la défense aérienne et la marine.  Tous les présidents égyptiens depuis l’indépendance en sont issus ; l’exécutif actuel compte de nombreux généraux : chef de l’Etat,  vice-président, chef du gouvernement, vice-premier ministre, ministre de la défense.

Depuis la révolte des Officiers libres de 1952, les forces armées, en particulier l’armée de terre, jouent un rôle de premier plan dans les domaines des institutions, de l’aide sociale et des activités économiques. Symbole de l’unité nationale, respectée depuis la guerre de 1967 et 1973, l’armée est investie d’une mission classique de défense contre une agression extérieure –même si elle n’a plus d’ennemis depuis les accords de paix de Camp David – et de préservation du régime, même si elle laisse la « basse besogne » répressive à la police.

Privée d’une partie de sa finalité régalienne depuis les accords de paix avec Israël, l’armée égyptienne a développé des activités économiques très lucratives et des oeuvres sociales qui l’ont rendue proche de la population. Pour prix des relations désormais pacifiques avec l’Etat hébreu, l’administration américaine octroie 1.3 milliardsde dollars/an aux forces armées égyptiennes. Elles ont ainsi pu s’équiper, édifier un vaste complexe militaro-industriel et diversifier leurs activités lucratives dans le BTP, l’agroalimentaire, la distribution, le secteur hospitalier, le tourisme… Outre son rôle historique dans l’indépendance du pays, l’armée fonde sa popularité sur son accompagnement social de la population : fourniture de nourriture en période de disette ou de hausse des prix et autres œuvres sociales. De plus, contrairement à la police et aux services de sécurité intérieure, elle ne s’est jamais sali les mains dans la répression des opposants au régime.

Institution stable et très puissante, l’armée, dont Sadate et Moubarak craignaient qu’elle puisse devenir un réservoir de généraux capables de se poser en rivaux, n’a jamais été autorisée à s’ingérer dans le débat politique. Ses rares interventions en temps de crise, surtout sur réquisition pour le maintien de l’ordre public, lui ont par contre permis de crédibiliser son image de garant des intérêts de l’Egypte quand la police était stigmatisée comme l’instrument de la survie d’un régime honni.

Longtemps privée d’influence sur les affaires politiques intérieures, l’armée à su tirer profit de la crise pour faire valoir ses intérêts. Les nominations de Souleiman et Chafiq, le 29 janvier, se sont ainsi traduites par l’éviction du gouvernement de tous les proches de Gamal Moubarak, dont les ambitions politiques sont désormais réduites à néant ; un groupe d’affairistes « néolibéraux », acteurs d’une libéralisation économique, qui a singulièrement appauvri la classe moyenne, et partisans de privatisations massives menaçant directement l’empire économique et financier des forces armées.

Institution secrète, repliée sur elle-même, habituée à régler ses problèmes internes à huis clos, l’armée est difficilement prévisible dans ses desseins et peu lisible sur les divergences qui peuvent opposer ses responsables. La fidélité au régime de ses différentes composantes n’a ainsi  rien d’homogène.  La Garde présidentielle et l’armée de l’air se sont montrées fidèles à Moubarak : le  28 janvier des avions de chasse survolaient à basse altitude les manifestants et la Garde repoussait les manifestants à l’assaut du bâtiment de la télévision ; tandis que l’armée de terre s’interposait entre la police et les manifestants et que le 30 janvier, le chef des armées, le maréchal Tantawi, apparaissait manifester son soutien aux protestataires.

La réaction de la haute hiérarchie militaire, outre son appréhension pour le risque de chaos et d’anarchie,  sera influencée par ses prévisions sur la physionomie du prochain régime ; elle sera ainsi plus rétive à faciliter la transition dans la perspective d’une montée en puissance des Frères musulmans que devant le succès d’une opposition laïque.  Les islamistes ont déjà anticipé en déclarant que le chef d’état-major de l’armée de terre, Sami Annan, ferait un excellent successeur à Moubarak. L’agenda de l’armée sera également influencé par des considérations externes : un soutien trop appuyé et trop durable à Moubarak pourrait en effet la priver des subsides de Washington et des bénéfices de relations solides avec l’armée américaine

L’armée égyptienne n’ignore pas qu’elle se trouve à un tournant de son histoire et mesure probablement les risques qui pèsent sur elle au plan intérieur en cas de changement de régime qu’elle n’aurait pas suffisamment accompagné, provoqué ou  assumé pour son propre profit :  perdre son influence et ses avantages économiques et se trouver engagée dans des querelles partisanes.  Elle sait également qu’elle peut à elle seule dénouer rapidement une crise qui menace la stabilité du pays et qu’elle demeure l’institution la plus légitime pour garantir que la transition s’opère dans les conditions les plus saines possibles.

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