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Blog d'analyse sur le monde arabe

Les Rivages des Syrtes

Blog d'analyse sur le monde arabe

Succession en Arabie saoudite : le temps des Al-Fayçal ?

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Prince-Bandar-bin-S_156503t.jpgBandar bin Sultan

 

 

Inhabituel communiqué, celui de cour royale saoudienne, annonçant le 13 novembre, la mise au repos du roi Abdallah bin Abdel-Aziz As Saoud, 87 ans, en raison d’une hernie discale (1). Une dépêche de l’AFP révèle également que le « Gardien des deux lieux saints » n’assume plus pleinement ses fonctions depuis le mois de juin (2). Inhabituelle également, l’absence du souverain le jour de l’Aïd al-Adha à La Mecque, remplacé par son demi-frère, Nayef, ministre de l’intérieur et troisième personnage de l’Etat. Le numéro deux du régime, le prince héritier Sultan, 86 ans, très malade et absent du Royaume, n’est lui-même pas en mesure de se substituer au roi.

 

La santé des hauts responsables saoudiens, tous âgés et malades, est traditionnellement un des secrets les mieux gardés du Royaume et l’objet récurrent des conjectures des chancelleries occidentales plus qu’elle n’est, d’ailleurs, un sujet de préoccupation marquant pour la population saoudienne. Le sujet est tabou, très rarement évoqué dans la presse arabophone, locale ou internationale,  propriété pour l’essentiel des princes de la famille. (Néron à l'adresse de Britannicus : « Rome ne porte point ses regards curieux / Jusque dans des secrets que je cache à ses yeux/ Imitez son respect ».) 

 

Le sujet est néanmoins d’intérêt ; non pas que la succession sur le trône saoudien puisse  déstabiliser le pays, ni être la source d’un réalignement diplomatique, pas plus qu'à l’origine de changements majeurs dans la politique énergétique. C’est plutôt que chaque remaniement dans les cercles dirigeants s’accompagne de changements dans les circuits décisionnels, suivi du quadrille des intermédiaires, partenaires mobiles qu’il faut savoir identifier pour les attraper au bond  et remporter des contrats.

 

Aucune indication récente ne trahit l’imminence de préparatifs à la succession du Roi. Dans ce domaine, le grand spécialiste des monarchies du Golfe, le britannique Simon Henderson (3), chercheur au Washington Institute, a fixé la doctrine : « ceux qui en parlent, n’en savent rien ; ceux qui savent quelque chose, n’en parlent pas ». Convaincu par son propre adage, il a ainsi récemment publié un article sur le sujet dans Foreign Policy (4).

 

Partant d’un fait divers, passionnant pour les analystes spécialisés sur l'Arabie qu’ils soient d’ailleurs thuriféraires ou contempteurs des « Royals » bédouins, mais probablement inconséquent pour ceux qui n’ont jamais goûté à cette potion, Henderson propose de nouvelles pistes pour démêler l’inextricable écheveau de la succession, tire subrepticement les pans de la tente et nous dévoile le visage de son  futur « roi du pétrole ».

 

Le prince Bandar bin Sultan, après deux années d’absence aux motivations mal connues (maladie, ostracisme, fâcherie, disgrâce (5)), vient enfin de rentrer au Royaume ; semble-t-il à la suite d’une longue convalescence au Maroc, pays où son père le prince hériter Sultan n’en finit pas de se rétablir. Inamovible ambassadeur à Washington (1983 à 2005) où il a gagné le surnom de « Bandar Bush », BBS, 61 ans, occupe, depuis 2005, les fonctions de secrétaire général du Conseil de sécurité Nationale, organisme aux finalités énigmatiques et visiblement peu affecté dans son fonctionnement par l’absence de son chef pendant deux ans.

 

Bandar, même s’il est l’un des fils du numéro deux du régime, et à ce titre membre de la seule filiation autorisée à régner sur l’Arabie saoudite, celle des fils et petits-fils du roi fondateur Abdel-Aziz (Ibn Saoud, souverain de 1932 à 1953), ne peut prétendre au trône.  Fils illégitime du prince Sultan et d’une de ses « servantes » noires, puis tardivement légitimé sur ordre du roi Fayçal (1964-1975), Bandar ne peut aspirer au trône, d’autant que la gestion d’un grand ministère ou la tutelle d’une province lui fait défaut. Néanmoins, il pourrait jouer un rôle dans la succession qui se trame en raison des liens, et de l’influence,  qu’il a su conserver à Washington ; de son alliance conjugale avec une fille du roi Fayçal, Haïfa bint Fayçal (6), sa cousine ; et d’une prétendue habilité à sceller des compromis.

 

L’Arabie saoudite possède, entre autres mérites, celui de mobiliser plusieurs entrées dans l’index d’un manuel de sciences politiques : monarchie, autocratie, théocratie et gérontocratie. L’ordre de succession est éloquent :

 

- le roi Adallah, souverain depuis 2005, successeur du roi Fahd (1982-2005), est âgé de 87 ans et commence à connaître des problèmes de santé ;

- son demi-frère, le prince héritier Sultan, 86 ans, ministre de la défense depuis 48 ans ; frère de feu le roi Fahd ; gravement malade (il a été absent pendant quasiment toute l’année 2009 ; revenu en décembre, il est de nouveau « en villégiature » au Maroc), pourrait peut-être succéder à Abdallah mais probablement pendant une durée limitée ;

- le prince Nayef, 77 ans, frère du précédent ; ministre de l’Intérieur depuis 35 ans ;  desservi par une image et une pratique politique conservatrice, voire réactionnaire ; il est apparemment malade.

 

Le trio de tête compte 13 frères ou demi-frères, fils du roi Abdel-Aziz, théoriquement tous habilités à briguer la succession même si certains ont déjà été écartés par la famille et que les autres ne pourront satisfaire aux critères sibyllins imposés par le Conseil d’Allégeance, institution familiale chargée de régler la succession : être « capables et reconnus pour leur intégrité ». Sortent du lot, mais la liste est évolutive :

 

- Salman, frère de Sultan et Nayef, 74 ans, gouverneur de la province de Riyadh depuis 48 ans ; favori des chancelleries occidentales depuis de nombreuses années dont on doute cependant qu’elles soient consultées sur la succession ; souffre de problèmes cardiaques ;

- Miqrin, 65 ans, chef des services de renseignement depuis 2005 ; parmi d’autres…

 

Henderson privilégie un scénario fondé sur un postulat : le renoncement des aînés (les fils du roi fondateur), trop âgés, pas assez qualifiés ou discrédités pour certains, au profit de leurs fils et neveux. Dès lors, enfin déterminés à « entrer d’un pas hardi dans un monde nouveau », la famille royale, pas la totalité des 5 ou 6 000 princes qui la compose, mais la quarantaine des décideurs, pourrait effectuer un saut de génération, promouvant ainsi l’un des petits-fils du roi Abdel-Aziz.

 

Le scénario proposé par Henderson privilégie une branche particulière de la famille royale, celle des fils du roi Fayçal (les Al-Fayçal), et se séquence comme suit :

 

- le désengagement du prince Sultan de ses fonctions à la tête de la défense au profit de l’un des fils, Khaled bin Sultan, KBS, frère de Bandar et actuel vice-ministre pour les affaires militaires (le vice-ministre de la défense n’étant autre que le frère de Sultan, Abdul-Rahman) ;

- le retrait de Saoud al Fayçal, 70 ans, chef de la diplomatie saoudienne depuis 35 ans ; fils du roi Fayçal ; atteint de la maladie de Parkinson et affecté de graves problèmes de dos. Ce retrait s’opérerait au profit de son propre frère, Turki al-Fayçal, ancien chef des services de renseignement (1977-2001), ambassadeur à Londres (2003-2005), successeur de Bandar à Washington (15 mois en 2005-2006).

 

khaled-al-faisal.jpgAu final, émergerait de cette redistribution des cartes :  Khaled al-Fayçal, frère des précédents et actuel gouverneur de la province de La Mecque. Longtemps gouverneur de la province de l’Assir (1971-2007), à la frontière yéménite,  qu’il a administré avec talent, Khaled est réputé modéré et apprécié de la population. C’est également un artiste : poète le jour, peintre la nuit. Même si le prince  est âgé de 69 ans, Henderson le destine, au mieux au trône, au pire à attendre la mort de son oncle Nayef.

 

La succession sur le trône saoudien est un exercice d’équilibriste où chacune des branches dominantes de la famille royale tente, avec plus ou moins de succès et de discernement à saisir le moment opportun, de s’accaparer les grandes fonctions régaliennes et les subsides qui y sont souvent liés. Fréquemment, l’équilibre optimal atteint concrétise la victoire d’une branche sur les autres. Il en a été ainsi de 1975 à 2005 au profit du clan des Soudeïris (Fahd, Sultan, Nayef, Salman…et leurs fils). L’époque des Al-Fayçal est peut-être advenue, nul ne le sait. Après son éclipse, Bandar sera peut-être le faiseur de rois qui permettra cette nouvelle donne.

 

 

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